Les bibliothèques collégiales offrent-elles des espaces de silence et de quiétude permettant la lecture attentive? L’art de lire est-il en péril?

Argument_Politique_Societe_histoireC’est la question que l’on se pose suite la lecture de la dernière livraison de la revue Argument. Le numéro printemps-été 2015 propose un dossier sur le franglais mais c’’est toutefois la contribution de Daniel Tanguay « L’art de lire en péril » qui a retenu mon attention. Le propos de Tanguay (enseignant en philosophie à L’Université d’Ottawa) touche directement notre profession de bibliothécaire qui est celle d’ « incitateur et de facilitateur  à la lecture ».

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Je vous invite à lire son texte, sans doute ce que j’ai lu de plus fondamental au cours des dernières années, sur notre profession et l’acte de lire. Précisons toutefois que l’auteur n’est pas technophobe et ne rejette pas les nouvelles technologies. Il en fait lui-même un usage au quotidien. Un usage raisonné laissant place à lecture attentive. Je vous propose un résumé de ce texte avec quelques courtes réflexions.

 

Tanguay pose donc la question  de la relation que l’on pourrait établir entre la lecture attentive et sérieuse et le livre en tant que tel. « Est-ce que le livre prédispose davantage que l’écran à une telle lecture? » et poursuit avec un chapitre sur la question de l’attention et plus précisément la pratique de la lectio divina  cet art de lire: retrait du monde, attention et silence. lectio-divina-0La thèse soutenue par Daniel Tanguay est simple : l’art de lire est en péril. Il constate que ses étudiants éprouvent une difficulté de plus en plus grande à maîtriser l’art de lire. Non pas lire un court texte, mais lire des articles ou des livres de manière attentive. Il appuie ses impressions personnelles sur les résultats d’une recherche empirique menée sur 2 500 étudiants des premières années du cursus universitaire américain, ce qui correspond au Québec essentiellement au niveau collégial.
Academically Adrift: Limited Learning on College Campuses (2011) cité par l’auteur démontre que malgré deux années à l’université, près de la moitié des étudiants n’avaient pas amélioré leurs compétences de base en lecture attentive que l’enseignement universitaire était censé améliorer chez eux.

Les raisons expliquant ces faibles performances sont énoncées par les deux auteurs Richard Arum et Josipa Roksa :
1. Diminution progressive du nombre d’heures passées par les étudiants à étudier et relâchement constant des exigences concernant la lecture et les exercices écrits dans le cours
2. Désengagement des professeurs à l’égard de l’enseignement
3. Inflation des notes et distorsion des processus d’évaluation
4. Climat général ne favorisant pas l’effort intellectuel.maxresdefault
La contribution de l’auteur par son article est de bien circonscrire la notion de lecture attentive. Il va de soi pour Tanguay que tous les étudiants des cégeps et des universités savent lire : « c’est-à-dire qu’ils disposent de la capacité de déchiffrer un quelconque message écrit et d’en comprendre en gros le sens ». Toutefois il en va autrement avec la lecture attentive, un processus par lequel « des lecteurs qui lisent en comprenant vraiment ce qu’ils lisent. Pour saisir vraiment un texte, le lecteur doit en effet en comprendre le vocabulaire, les structures argumentatives et le sens ». C’est essentiellement un travail intense de lecture visant une appropriation pour éventuellement formuler un jugement critique.

digital-natives-copyIl poursuit par quelques réflexions personnelles (les confessions d’un autre siècle) sur la question du lien entre la culture du livre et la formation du lecteur attentif. Avant tout cette dichotomie entre les natifs du numérique (digital nativ) et immigrants numériques nés au siècle précédent (digital immigrant) ne tient plus la route. On peut très bien faire un usage des nouvelles technologies, peu importe sa date de naissance. L’enjeu est plutôt sur la nature de cet usage : raisonné ou irraisonné.

Dans ce contexte, alors que la mode dans les bibliothèques académiques est au travail d’équipe, aux  learning commons et aux espaces de troisième lieu, on peut s’interroger sur l’importance de conserver dans nos bibliothèques, des espaces de silence. L’auteur estime qu’il faut « apprendre à nos étudiants à se débrancher et à préserver quotidiennement un temps pour la lecture solitaire ». Il revient sur un article publié à l’automne 2008 sur la transformation de la bibliothèque de l’université d’Ottawa en espaces de travail conviviaux pour le travail collaboratif avec un Café Second Cup.  Même si le succès fut « immédiat et foudroyant »  au niveau du taux de fréquentation,  l’auteur estime que « le prix à payer fut la disparition quasi complète du silence et de la discipline requise par le lieu. »  Daniel Tanguay estime que dans ce dossier, l’Université ( il faut lire ici je crois les bibliothécaires) a renoncé à éduquer les étudiants à la pratique ascétique de la lecture.

Le jugement est sévère. L’important à mon avis est de préserver deux types de zones : des secteurs pour l’étude et la lecture individuelle favorisant la lecture attentive et des secteurs pour le travail collaboratif. Il est possible selon moi de préserver les deux vocations. Il faut toutefois voir à l’application des règlements ce qui n’est pas toujours facile.

L’auteur termine sa contribution par la question de la transmission de l’art de la lecture attentive  qui passe par la nécessité de lire davantage et surtout des ouvrages complets et également la création de conditions physiques nécessaires à cette activité réflexive.

Des propos « utopiques » ou « intempestifs »? Je crois que non. Le mérite de Daniel Tanguay est de poser la question et nous amener à réfléchir sur nos espaces de bibliothèques et nos propres habitudes de lecture.

Pour en savoir plus sur l’auteur:

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